Dans un TES en valeur les biens et les services ne sont pas évalués par les prix effectivement pratiqués, comme dans les TES publiés par les organismes publics de statistiques, mais par des « valeurs ».
Un TES en valeur-salaire ou en valeur-revenu est un TES dans lequel les biens et les services sont évalués soit en salaires payés pour leur production, soit en revenus distribués aux ménages à l'occasion de leur production, ces derniers comprenant outre les salaires, les rentes perçues par les ménages (dividendes, intérêts, rachats d'actions, loyers, redevances…) mais excluant les profits non distribués des entreprises.
L'idée d'exclure des revenus les profits non distribués des entreprises m'est venue de la théorie du circuit que m'a inspirée la lecture des travaux de Bernard Schmitt (cf. l'introduction de mon ouvrage Monnaie, Profit et Valeur (MPV)) et que j'ai exposée notamment dans le chapitre 6 de cet ouvrage. Dans ce chapitre je montre que ces profits ne sont pas un revenu, mais le résultat d'un calcul comptable effectué ex post alors que la période comptable est terminée, tandis que le revenu des ménages, y compris les dividendes, est un flux monétaire allant des entreprises aux ménages pendant la période comptable, autrement dit ex ante.
Aussi les dividendes ne peuvent être prélevés sur les profits contrairement à ce qu'affirment le droit des sociétés et la c omptabilité privée, mais non la comptabilité nationale ( cf. MPV chapitre 8). Les dividendes sont, comme les autres rentes et les salaires, payés pendant la période.
Le revenu des ménages est donc un ensemble unique, ce qui justifie la théorie du circuit et les TES en valeur-revenu. Mais d'un point de vue marxiste on peut considérer que les rentiers exploitent les travailleurs ce qui justifie la construction de TES en valeur-salaire.
Par ailleurs l'exclusion du profit non distribué du revenu des ménages est formellement identique à l'exclusion du profit accidentel (windfall profit) que pratique Keynes au chapitre 9 du Treatise on Money (1930) (cf. MPV chapitre 6) ; formellement, car bien que le profit non distribué n'ait rien à voir avec le profit accidentel, l'exclusion de l'un ou l'autre de ces profits conduit à des équations ayant la même forme, à savoir une équation de flux R' = C' + I', dans laquelle les variables (consommation et investissement) sont mesurées par les revenus payés aux ménages (la communauté selon Keynes), et une équation de reflux dans laquelle la consommation est mesurée au prix payé par les ménages (ou par la communauté).
Le passage d'un TES en prix à un TES en valeur (valeur-revenu ou valeur-salaire) constitue une « détransformation » des prix en valeurs, ainsi que l'avait dénommée Joan Robinson en 1965 dans la préface à la 2de édition de son Essay on Marxian Economics. Toutefois cette « détransformation », que je qualifie de keynésienne, n'est pas l'exacte réciproque de la transformation marxiste. Alors que cette dernière ne concerne pas directement les travailleurs, qu'elle n'est pas liée à l'exploitation, et n'est là que pour expliquer la concurrence entre les entreprises, la «détransformation» keynésienne ne concerne pas directement la concurrence et permet de mesurer ce que j'appelle l'exploitation keynésienne.
J'ai conçu le principe de cette « détransformation » grâce à des modèles élémentaires avec deux (cf. les chapitres 7 et 11 de MPV) ou trois (cf. le chapitre 12) entreprises que j'ai construits pour mes étudiants du 2nd cycle de l'Université Paris-Sud (actuellement Paris-Saclay). L'aboutissement en est un modèle à n entreprises ou n branches que j'ai présenté à divers colloques, notamment au 6me atelier post-keynésien de Knoxville (Tennessee) en juin 2000, ainsi qu'à un séminaire à l'Université de Dijon en novembre 2001 en présence de Bernard Schmitt. Je présente ici le texte que j'avais présenté au colloque de l’Association pour le Développement de l'Economie Keynésienne à Bordeaux en juillet 2010 et qui pourrait constituer le chapitre 13 de MPV. L'algorithme présenté sous forme de calcul matriciel dans ce texte est commun aux «détransformations» en valeur-revenu ou en valeur-salaire, la seule différence résidant dans les données saisies : le vecteur étant soit le vecteur de tous les revenus distribués aux ménages soit le vecteur des seuls salaires. Pour appliquer l'algorithme il faut en donner une version sous forme de programme informatique avec n = 2 464, nombre d'unités productives considérées.