4. LES PROFITS : LEUR NATURE, LEUR ROLE ET LEUR FORMATION.

Une des fonctions essentielles de la comptabilité d'entreprise est le calcul du profit, ce calcul étant normalisé et obligatoire (cf. MPV chapitre 5). L'accent mis sur le profit proviendrait du fait qu'il serait un gain et qu'un entrepreneur ne s'engagerait dans une production que s'il espérait en retirer un gain tangible généralement monétaire et à la rigueur sous forme d'objet réel. Or on peut montrer aisément que l'ensemble des entreprises ne peut obtenir de gain monétaire, la trésorerie nette globale des agents non bancaires étant forcément nulle (cf. MPV chapitre 3).

Mais le profit n'est qu'un simple calcul et non un objet tangible. Les entrepreneurs, propriétaires ou dirigeants des entreprises, sont des rentiers et le gain qu'ils espèrent retirer du processus de production ne peut revêtir que la forme de rentes, notamment d'intérêts et dividendes.

Quel est le rôle joué par le profit, simple calcul, dans la recherche de la maximisation des rentes par les entrepreneurs ? Le discours traditionnel, repris du droit et de la comptabilité privée, dit que les entrepreneurs cherchent à maximiser les profits, desquels ils prélèveront les dividendes. Or ce discours, d'une part ne peut correspondre à la réalité, car on ne peut prélever de la monnaie d'un calcul, et d'autre part disjoint les dividendes des autres rentes comme les loyers et les intérêts (cf. MPV chapitre 8).

Quelle est alors la fonction du profit, simple calcul ? Le profit représente la part de l'investissement qui en fin de période comptable est financée par l'entreprise elle-même, financement que l'on peut qualifier de financement final ou ex post, à distinguer du financement initial ou ex ante. Le profit n'est pas un objet tangible ; en effet, sauf dans des cas de financement initial très particulier comme le crédit-bail, on ne peut dire qu'en fin de période tels ou tels biens seraient financés par l'entreprise elle-même et constitueraient le profit, tandis que les autres seraient financés par l'emprunt. Ce profit est néanmoins utile pour deux raisons : 1° il mesure l'indépendance financière de l'entreprise, donc le pouvoir que les entrepreneurs exercent sur l'entreprise et qu'ils cherchent à accroître ; 2° c'est une donnée qui est prise en compte par les banques pour l'attribution des crédits lesquels sont un préalable à la distribution du revenu monétaire y compris des rentes. Les entrepreneurs maximisent donc le profit des entreprises non pour en prélever davantage de dividendes, mais pour accroître la capacité financière des entreprises ce qui leur permet d'emprunter plus aux banques et donc de s'octroyer plus de rentes.

Par ailleurs le profit de l'ensemble des entreprises provient d'un transfert de valeur en provenance de l'ensemble des ménages, travailleurs et rentiers. Je reprends les notations du chapitre 6 de MPV, les ménages ont en début de circuit droit à la totalité des biens produits de valeur R' = C' + I', puis, les biens de consommation de valeur C' leur étant vendus pour le prix global C, ils ne conservent qu'une épargne globale Sm qui ne leur donne droit qu'à une partie de I'. Le reste de la valeur, c'est-à-dire le profit Π = I' – Sm = C – C', a donc été transféré à l'ensemble des entreprises. J'appelle exploitation keynésienne, ce transfert de valeur aux dépens de l'ensemble des ménages, travailleurs et rentiers, et qui s'obtient par la transformation keynésienne, c'est-à-dire la transformation du vecteur de la valeur de la consommation C' en un vecteur des prix de la consommation C, et qui est mesuré en fin de période comptable. L'analyse de cette exploitation apparaît en 1930 avec le Treatise on Money de Keynes (cf. le chapitre 7 de MPV). L'exploitation marxiste, quant à elle, est l'exploitation des travailleurs par les rentiers et provient des rentes que les rentiers s'attribuent pendant la période. Le produit de l'exploitation keynésienne provient de l'écart entre C et C', que je qualifie de marge et est mesuré soit par C – C' soit par I' – Sm, mesures qui, en raison de la règle comptable de la partie double, sont égales. Lorsqu'on considère les TES en valeurs-revenus, C' contient les rentes et la marge est appelée profit non distribué par les comptables privés, épargne des entreprises par les comptables nationaux et simplement profit par moi-même. Lorsque l'on considère les TES en valeurs-salaires, C' ne contient que les salaires et la marge est appelée, tant par les comptables privés que nationaux et moi-même, excédent d'exploitation (EE)(operating surplus, OS, en anglais).

J'appelle formation des marges, de profits ou d'EE, le processus de répartition de la marge entre les entreprises ou unités productives. Cette marge, étant obtenue par l'écart entre C et C', est d'abord captée dans sa totalité par les unités productives qui vendent les biens de consommation. Ensuite ces dernières unités achètent des biens intermédiaires ou d'investissement et transfèrent ainsi de la marge aux antres entreprises. La marge initiale, de valeur globale C – C', représente la part de l'investissement global I' que les entreprises post-financent elles-mêmes à la fin de la période comptable. La redistribution de la marge entre les entreprises ne peut avoir pour effet de modifier sa valeur globale, qui reste égale à Π = C – C'. Or, lorsque l'on suit les règles de la comptabilité privée, on s'aperçoit que la somme des profits ou des EE des différentes entreprises est supérieure à Π (cf. pour une économie à deux entreprises la section 4 du chapitre 7 et le chapitre 11 de MPV et pour une économie à 3 entreprises le chapitre 12).

Cet accroissement du profit ou de l'EE lorsqu'on désagrège l'entreprise globale provient de la règle de la comptabilité privée selon laquelle les investissements d'une entreprise sont évalués à leur prix d'achat, lequel, mis à part les frais annexes, est le prix de vente de l'entreprise vendeuse. Or ces prix d'achat-vente de l'investissement sont une donnée purement interne aux entreprises qui ne concerne pas les ménages et donc ne doivent pas intervenir dans le calcul des marges en valeurs, lesquelles sont des transferts aux dépens des ménages. Bernard Schmitt disait de tels prix qu'ils sont microéconomiques ou individuels, les valeurs constituant des prix macroéconomiques ou sociaux (cf. l'introduction à MPV). La règle de l'évaluation des biens à leur prix d'achat-vente est reprise par les TES en prix (cf. les TES que j'ai construits pour une économie à trois entreprises au 3e paragraphe de la section 8 du chapitrr 12). Je montre dans ma communication à Bordeaux (équation 13, bas de la page 15) que cette évaluation en prix conduit à expliquer la formation de la marge telle que calculée par la comptabilité par cinq composantes internes plus deux composantes relatives aux exportations et importations. Pour obtenir la formation des marges en valeurs, il faut éliminer les marges dues à la comptabilisation des stocks par la comptabilité privée et les TES et introduire le transfert de valeur par une entreprise acheteuse d'un bien d'investissement à l'entreprise vendeuse.